Ecouter et comprendre en Médiation et dans toute situation de tension ou conflit, de relation d’aide ou d’accompagnement pour cheminer et devenir en Soi Médiateur

Publié dans le Geneva Forum Proceedings, Volume 1, 2025 Edition.

Par Michèle WACHS

Préambule
écrit il y a une vingtaine d’années cet article reflète le socle de ce que je continue à croire et qui fonde mon espoir pour un avenir de paix, de réconciliation et de construction d’un devenir coopératif

Être en Soi Médiateur signifie d’avoir développé une attitude d’écoute réciproque entre soi et l’autre, laquelle favorisera l’empathie dans l’échange, la coopération dans l’intention, le sens dans la relation. Le Médiateur alors, par sa seule présence, permettra à d’autres de communiquer de cette manière.

NB : J’utiliserai la plupart du temps le masculin pour la fonction de médiateur que l’on soit homme ou femme. Il n’y a pas d’autre mot en français digne de décrire cette fonction. Une médiatrice, n’est pas un médiateur ! c’est une droite qui sépare un segment de droite en deux partie égales !! ne réduisons pas les femmes exerçant la fonction de médiateur à cette seule utilité !

« L’esprit survivra à l’explication de sa nature, tout comme le parfum de la rose continue d’embaumer, même si l’on en connaît la structure moléculaire… » Antonio Damasio, neuropsychologue. In “Spinoza avait raison” (Odile Jacob, 2003).

Authorship:

Michèle WACHS, ré-édition revue 2024, extrait d’un support de formation début des années 2000

Introduction

L’objectif de cet article est de se centrer sur le développement de notre capacité d’écoute et de compréhension pour devenir un bon médiateur.

Cependant il me semble judicieux de définir ce qu’est la médiation ? Qu’est ce qu’un médiateur ? De très nombreux livres, articles spécialisés et essais ont été écrits sur le sujet et je vous invite à vous renseigner sur le net.

Je citerai simplement un texte ci-après qui a fait référence pour la plupart des médiateurs en France et en Belgique, à la rédaction duquel il m’a été donné de participer en 2005/06 lors de la création d’un Collectif d’associations pour la promotion de la Médiation.

Dans ce contexte, rares sont celles et ceux qui oseraient se lancer dans la pratique de la médiation sans formation de base. Rares sont celles et ceux qui ne se remettent pas en cause personnellement….

J’espère qu’ils sont et seront nombreux à se perfectionner dans ces qualités absolues qui nous sont demandées: écoute et compréhension alors que nous ne connaissons pas les personnes que nous rencontrons en médiation et que nous ne savons rien de ce qui les opposent, et qu’en principe nous ne les reverrons plus après ce travail en commun ! Nous nous devons aussi d’être efficients et pourtant nous hâter lentement ! Nous nous devons d’être centrés sur les personnes en présence et pourtant être conscients du processus que nous menons…et enfin nous nous devons d’être humbles et non-intervenants et pourtant nous sommes appelés à être présents aux autres et leur porter toute attention.

Notre société aux mutations accélérées génère passions et richesses mais aussi réduction de la pensée, chômage, isolement, angoisses et violences. Trop souvent chacun se trouve démuni face au conflit, et c’est le rapport de force qui s’impose finalement.

Qu’est-ce que la médiation ?

Quel que soit le contexte, la médiation est une démarche qui, par la fonction d’un tiers impartial, le médiateur, conduit à une approche plus claire des relations humaines. Elle repose sur le libre engagement des acteurs. Son cadre neutre et sa totale confidentialité favorisent l’expression des faits et des émotions. Elle instaure une nouvelle écoute et une meilleure compréhension de chacun.
La médiation ne tente pas de nier les différends ou les conflits. Elle prend en compte leurs sens et leurs effets. Elle permet aux acteurs de les anticiper, de les résoudre ou de les dépasser en restaurant la parole et le respect mutuel. Elle permet de trouver des solutions construites en commun, ce qui est un gage de durée.

…et le médiateur ?
• Le médiateur se réfère à une éthique de liberté et de responsabilité traduite dans un code de déontologie.
• Le médiateur a une expérience professionnelle et un parcours personnel de développement. Il a reçu une formation spécifique et entretient ses compétences.
• Il suscite chez les acteurs l’écoute mutuelle et la créativité nécessaires pour qu’ils fassent émerger la ou les solutions à la crise traversée.
• Le médiateur est neutre, impartial, et indépendant. Il est extérieur aux personnes et à la situation. Il se garde de tout jugement de valeurs et de tout a priori social, culturel, confessionnel, ethnique ou politique.
• Le médiateur est tenu à la confidentialité.

Les champs d’action de la médiation

Partout où des personnes et des groupes sont en rupture de communication, dans l’anticipation ou la résolution d’un différend, la médiation peut s’exercer: domaine familial, social, commercial, interculturel, scolaire, professionnel, patrimonial, économique, humanitaire, confessionnel, politique, environnemental …

Les effets de la médiation

La médiation permet la restauration de la dignité, reconnaît l’autonomie et l’engagement de chacun ; elle favorise ainsi la prise de conscience, la responsabilité, la capacité de chacun à faire ses choix. Elle permet de dépasser les simplifications abusives.

Dans les familles en crise, le monde scolaire confronté à des situations explosives, les entreprises sous tension, les villes face aux problèmes inhérents à notre société, elle prouve son efficacité par sa capacité à instaurer une véritable communication entre les personnes.

Par un processus de reconnaissance mutuelle et de co-construction elle contribue à l’apaisement et à l’évolution des relations.

Ainsi la médiation prouve qu’il est possible de dénouer des situations bloquées à tous les niveaux et dans tous les domaines, même les plus sensibles, de la vie quotidienne.

Écouter et comprendre en médiation

des concepts à intégrer pour une vie sociale plus aisée ?

Au commencement était le Verbe1 a dit Saint – Jean dans l’Evangile,
L’étymologie : le sens véritable d’écouter

« Ecouter, c’est s’appliquer à entendre, prêter son attention à ». Quelques mots de définition (Petit Robert) et déjà, "on sent" la magie du verbe qui commence à opérer. Celle-ci nous prend par la main, doucement, au gré de notre volonté de recherche. Appliquer, s’appliquer, entendre, prêter, l’attention ; ces petits moteurs du langage, nous invitent au voyage.
Commençons donc par le sens véritable du mot écouter, autrement dit son étymologie. Ce verbe vient d’une racine indo-européenne signifiant "oreille", « ous » en grec, « aus » en latin, donnant le diminutif « auricula », "lobe de l’oreille" et le bas latin « auricularis » "qui concerne l’oreille". Le dérivé « auscultare » prend le sens de "écouter avec attention". Vous vous en doutez, il donne plus tard "examiner", "ausculter".

Poursuivons...

L’écoute, une volonté de soigner

Ausculter, c’est écouter un corps pour pouvoir dresser un diagnostic. Diagnostiquer, c’est déterminer une maladie d’après ses symptômes, terme issu de la sémiologie (étude des signes). Faut-il comprendre par-là que l’un des rôles fondamentaux de l’écoute est de vouloir soigner l’autre? Le libérer de ses maux (par ses mots !). Les psychologues et autres psychanalystes savent que l’on peut libérer par l’écoute. Encore faut-il posséder certaines clés pour redonner des bases solides, une direction; car aider quelqu’un à se libérer c’est bien, mais pour aller où?

Et se libérer de quoi?
En vérité, l’écoute réelle, profonde, nécessite une certaine volonté de la part des deux protagonistes, du dialogue afin que le verbe (Logos) puisse transfuser d’un individu à travers (dia) l’autre. Seule l’écoute (en marine, l’écoute est un cordage servant à orienter une voile et à l’amarrer à son coin inférieur sous le vent, qui est le point d’écoute) va permettre d’aspirer aux autres, de border la voile du Verbe afin d’avancer vers son prochain

Une des clés pour comprendre l’autre: l’empathie

L’écoute de l’autre nécessite de franchir des barrières pour pénétrer à l’aide de clés dans la compréhension de l’être qui nous fait face. Il faut tirer son "portrait", décoder des signes, produire le diagnostic de l’interlocuteur. Autrement dit en jouant avec les composants de ces deux mots ; au travers (dia) de la connaissance (gnose) des petits gestes, des petites habitudes, des schémas qui se répètent (tic), il doit être possible de "saisir pleinement" son compagnon par la parole (locut) qui circule entre (inter) écoutant et écouté. C’est le mouvement de la vie, la circulation du Verbe.

Revenons maintenant plus sagement aux mots de la définition de départ. Pour écouter le congénère (celui avec qui l’on doit se générer), force est de s’y "appliquer", c’est-à-dire suivant la définition de ce mot tirée du Petit Robert, « de le recouvrir, d’y adhérer pour y laisser une empreinte » Epouser la forme de l’autre, se mettre à sa place constitue l’une des bases de la psychologie de bon sens, donc de l’écoute. Cette faculté de s’identifier à quelqu’un, de ressentir ce qu’il ressent, s’appelle l’empathie. Cette notion fait partie de ces concepts de la psychologie qui prend maintenant en compte "l’intelligence émotionnelle"2 des individus. Avoir de l’oreille, un œil attentif et une sensibilité affûtée pour percevoir les notes et les accords émotionnels qui sont inscrits dans les paroles et les gestes des gens, une inflexion éloquente, un changement de position ou un tremblement. En communication, il est généralement admis que 70 à 90% des messages traduisant des affects, sont non verbaux (nuances dans le ton de la voix, irritation traduite par la rapidité des gestes, mouvement d’un sourcil …).
L’empathie repose aussi sur la conscience de soi; plus nous sommes sensibles à nos propres émotions, mieux nous réussissons à déchiffrer celles des autres.

Par exemple, si d’aventure nous faisions des remarques que nous considérons utiles par envie de « soigner », après avoir "ausculté" notre interlocuteur, nous nous devons d’être vigilants, d’être attentifs à la moindre de ses réactions. Une observation des messages non-verbaux permet ainsi de saisir au vol une expression du visage, un mouvement particulier, un changement de couleur de la peau, etc. Tous ces signes sont des indicateurs qu’il se passe quelque chose pour la personne bien qu’elle ne s’exprime pas verbalement. Ils nous permettent de sentir comment nos paroles ont été perçues, et d’adapter par la suite notre stratégie, notre manière de dire.

Ceux qui n’ont aucune idée de ce qu’ils ressentent eux-mêmes et sont totalement incapables de comprendre ce que ressentent les autres, sont déconcertés par leurs propres sentiments et le sont tout autant par ceux des autres. Cette incapacité à percevoir les sentiments d’autrui est un handicap à l’écoute. Dans toute relation humaine, la bienveillance, l’affection trouvent leurs origines dans l’harmonie avec autrui, l’aptitude à l’empathie.

L’empathie peut mener à la compréhension de l’opinion que l’autre veut soutenir, mais fusionner avec lui, se dire que c’est maintenant nous-mêmes qui possédons l’opinion de l’autre et chercher alors tous les arguments pour la défendre est un piège qui peut mener au syndrome de Stockholm3 (soutenir les opinions de ses tortionnaires) ou a minima à la partialité !

Le dernier mot de la définition: l’attention (4)

Nous venons de voir qu’il faut bien "s’appliquer" à écouter et "prêter" (ce qui suppose un retour !) "attention" pour reprendre là encore les termes de la définition initiale. L’attention, toujours selon le Petit Robert est dans ce cas une disposition à la prévenance, aux soins attentifs envers quelqu’un mais c’est aussi une concentration de l’activité mentale sur un objet (ici nous dirions sujet) déterminé.

L’ « attention » nous renvoie donc à cette notion primordiale: l’importance de toutes les petites attentions que l’on peut avoir les uns envers les autres. Pour s’entendre, ouvrons les portes de notre cœur. Sachons aller à la rencontre de l’autre en tendant l’oreille comme on lui aurait tendu la main. Avons-nous toujours l’oreille "tendue" lorsque quelqu’un s’adresse à nous ?

Ecouter, prêter attention , c’est encore nous concentrer sur ce qu’est l’autre et abandonner un temps ce que nous sommes pour ne pas interférer dans son discours. Sommes nous prêts, préparés, à l’intimité avec l’autre 5 ? Sommes nous prêts à être vrais ?

L’écoute: une fécondation mutuelle

Finalement, il est possible de dire que la véritable écoute, c’est littéralement se laisser pénétrer par l’autre, donc être ouvert, lâcher prise, accepter de se livrer. S’affranchir de ses a priori et de ses peurs pour entrer dans le cadre d’une relation franche.

Accepter les vibrations du verbe de l’autre. Les faire siennes pour un temps même si cela peut créer un certain malaise au départ. La société moderne rend en effet méfiant et pudique. Il existe une peur du sentiment vrai, de la sincérité; s’ouvrir?! Se laisser pénétrer? Quelle horreur ! Que de masques à faire tomber !

N’avez-vous jamais remarqué la dérision, les sourires gênés que provoque parfois une personne qui se met à parler avec son cœur et ses émotions en public? Les sentiments sont hélas considérés comme une faiblesse alors qu’ils recèlent, à l’instar des mots, une puissance surprenante !

S’écouter mutuellement amène à être alors « imprégnés » de nos interlocuteurs. Ce mot aussi contient des clés.

Imprégner, c’est pénétrer un corps, une substance, de liquide dans toutes ses parties. Le fluide du Verbe permet aux êtres de s’interpénétrer afin de se féconder mutuellement, au même titre que toutes les régulations homéostatiques du corps sont le fait de l’élément liquide. Si les hommes se "branchent", ils peuvent être les garants, les acteurs de la cohésion du corps social grâce à ces phénomènes régulateurs des comportements que l’on nomme l’amour (agapê en grec) et le respect.

Ecouter, communiquer, échanger, c’est donc aller dans l’enceinte de l’autre. Mais attention, l’enceinte est parfois bien gardée par un chevalier redoutable: l’attachement à l’ego et au savoir dogmatique. Celui qui écoute est lui aussi susceptible de cet attachement … écoute t-il alors vraiment ou entend-il à travers les murs de son château fort, ou grâce à quelques mâchicoulis?

L’écoute semble bien être une médecine de réciprocité utilisant le Verbe circulant (le dialogue) et le sens de la psychologie. Chacun peut devenir le « psychologue de cœur » de l’autre pour l’aider à faire sauter certains verrous (vers où?) et lui permettre ainsi d’aller dans une direction, donc d’aller mieux.

Comprendre

A nouveau, prenons notre dictionnaire: deux sens nous sont offerts, l’un nous propose de « contenir en soi » et l’autre « d’appréhender par la connaissance ». Pascal nous les fait comprendre ! « par l’espace, l’univers me comprend (sens 1) et m’engloutit ; par la pensée je le comprends. (sens 2)». Que dire de plus ! en tant qu’écoutant je ne peux que faire les deux à la fois ! contenir en moi, pour quelques instants au niveau émotionnel, ce qui vient d’être dit et par un subtil mouvement vers mon cerveau évolué, être capable de faire correspondre à cet état une idée claire. Je viens de donner du sens à ce que j’ai entendu. Je peux me dire que j’ai compris si l’autre confirme qu’il a été compris ! Mais attention ! comprendre l’autre ne signifie pas nécessairement être d’accord avec lui. Il peut être utile de le préciser à notre interlocuteur !

Définir la médiation et le médiateur

Tenter de définir la médiation (6), c’est prendre le risque de la réduire, mais c’est aussi tenter d’en définir les contours. Prenons à nouveau notre dictionnaire: Médiation: « Entremise destinée à mettre d’accord, à concilier ou à réconcilier des personnes, des partis », c’est aussi le fait de « servir d’intermédiaire » et c’est encore « processus créateur par lequel on passe d’un terme initial à un autre ». Médiateur: « personne qui s’entremet pour faciliter un accord entre deux ou plusieurs personnes ou partis » et c’est aussi un « médiateur chimique » qui dans notre corps « est une substance libérée par les fibres nerveuses qui produit un effet sur les cellules voisines ».Nous voici donc entraînés dans un processus dynamique durant lequel une personne s’entremet, (se met entre !) et produit un effet !

La médiation est aussi une méthode, une sagesse, un art de l’écoute, qui permet de susciter la rencontre de personnes ou de groupes qui ne se comprennent pas, s’opposent ou sont en conflit. Le médiateur est un tiers dont la présence active et impartiale ouvre un espace, librement choisi par les personnes concernées, dans tous les cas où la situation présente met en jeu l’avenir relationnel entre les parties. Un cercle privilégiant l’écoute est offert par le processus enclenché.

Comment écouter spécifiquement en situation de médiation ?

« Il n’y a pas deux personnes qui ne s’entendent pas, il y a seulement deux personnes qui n’ont pas discuté (proverbe Wolof, Sénégal) » « En venir aux mots pour ne pas en venir aux mains ! » « Dans un conflit les parties sont porteuses des solutions ». Ces trois postulats pourraient-ils à eux seuls permettre de poser les bases de la manière dont on écoute en médiation ?

Certes c’est un peu court mais nous nous en contenterons pour cette esquisse de méthode.

Être médiateur, c’est avoir intégré des attitudes comportementales d’écoute et de coopération, être convaincu qu’il existe des solutions positives, dynamiques et respectueuses des besoins et intérêts de chacun et faire preuve d’une réelle capacité à s’ouvrir aux réalités des autres sans jugement ni présupposés. Bref, c’est avoir intégré en Soi des postulats tels que ceux énoncés ci-dessus.
Il va permettre l’émergence d’une dynamique nouvelle entre les parties en conflit. Tel un accoucheur ou une sage-femme qui connaît le mécanisme de la naissance, il assiste et accompagne les personnes en présence dans leur progression vers une solution qui leur appartient.
Par son écoute empathique il crée et délimite un espace de liberté et de confidentialité permettant aux protagonistes de se centrer sur le présent et de construire le futur en tenant compte des expériences du passé et du contexte dans lequel ils se trouvent. Cet espace est consacré pour un temps. Le temps d’un processus de maturation.

Écouter, accompagner, guider au long d’un processus

Établir un rapport de confiance
Établir le rapport entre chaque personne et le médiateur permet d’améliorer la qualité de la relation et de réussir plus facilement la mise en phase intuitive avec les interlocuteurs. Il s’agit de créer une harmonie verbale et comportementale. Le médiateur se doit d’observer finement les para-langages non verbaux, de respecter les distances naturelles et de confort7 entre les personnes et les mots dans lesquels les parties s’expriment, voire même les reproduire. Choisir l’environnement adéquat pour les rencontres fait partie de l’attention aux personnes en présence ; par exemple, des chaises et une table favoriseront l’expression des faits ; des chaises ou fauteuils sans table induiront une ouverture aux personnes et aux sentiments.
Tenir compte des valeurs de chacun et des éléments importants exprimés, les respecter, crée une dynamique commune malgré le conflit. Ce n’est qu’à partir de ce rapport de confiance qu’écoute vraie et empathie pourront s’installer. Toute rupture de ce rapport, soit par interruption de séance soit par nécessité immédiate imprévisible, demande à être gérée avec doigté de manière à ancrer la confiance établie. Ceci permettra de reprendre le processus après l’interruption en rétablissant très rapidement le contact établi préalablement. On retrouve notre « point d’écoute » tiré du vocabulaire marin.

Écoute et empathie
L’écoute active et l’empathie sont indispensables, elles sont source de compréhension mutuelle... même (ou spécialement ! ) si les points de vue divergent ou que le médiateur n’est pas spécialiste du domaine du litige. Écouter ainsi amène les parties en face à face, par modélisation inconsciente, mimétisme, à installer petit à petit en elles-mêmes des compétences à l’écoute de l’autre, semblables à celle du médiateur.
Il faut donc exercer une écoute bienveillante et cependant distancée vis-à-vis des personnes en présence. Écouter c’est d’abord se taire ! Oser le silence8. Laisser l’autre s’exprimer complètement, l’accompagner sur son chemin et manifester son attention par un silence peut démontrer une réelle attitude d’ouverture et d’accueil et permet des moments de vrai partage. Cependant en médiation, nous sommes face à une demande explicite de résolution d’un problème (des faits) et d’une demande souvent implicite d’écoute (des sentiments) de la part des personnes en présence.

Au médiateur de savoir exercer sa souplesse comportementale pour passer avec élégance d’un type d’écoute à un autre !

Être capable d’écoute active c’est prendre une part au dialogue, que l’on ait besoin de mieux connaître l’autre ou que l’on réponde à une demande d’aide de celui-ci.
Par un questionnement, des reformulations, des relances judicieuses, on explore le sens des messages de celui qui parle afin de le comprendre dans ses représentations du monde et le cas échéant l’aider à trouver des solutions acceptables pour lui.
Conscient de ses propres émotions, de ses risques d’inférence ou d’interférence et du langage qu’il utilise, le médiateur est responsable de la dynamique de l’écoute. Plus il aura conscience de ses propres processus mentaux, plus il pourra se centrer sur la personne et l’écouter en empathie. Sinon, il court effectivement le risque de partager le point de vue qui correspond à ses propres représentations du monde et de perdre rapidement la confiance de l’autre partie en présence.

Être capable d’empathie en cours de médiation c’est avoir établi le rapport et comprendre l’autre dans sa représentation de sa réalité sans qu’il y ait pour autant identification de la part de l’écoutant. C’est encore chercher à comprendre comment l’autre ressent ce qu’il vit, comment il s’exprime, comment il décide; se mettre en phase ou sur la même longueur d’ondes afin de percevoir les messages au plus près de l’intention de celui qui les prononce.

Respecter profondément l’autre dans sa perception de sa réalité et l’accepter sans condition c’est être un écoutant qui ne juge, ni approuve, ni désapprouve ce qui est exprimé. L’autre a tout l’espace nécessaire à l’expression de sa vérité ou de la représentation qu’il se fait de sa réalité ; celle ci découlant souvent de préjugés et d’interprétation de ce que l’autre (ou les autres) a fait ou n’a pas fait, a dit ou n’a pas dit..

Reconnaître la pleine autonomie de l’autre, qu’il est responsable de ses décisions et possède les ressources pour réussir est une conviction que devrait avoir tout médiateur pour pouvoir écouter ainsi.

Être capable d’empathie c’est enfin être disponible à l’autre ; Etre capable d’écouter en ouvrant sa propre perception de la réalité, accepter de faire part, s’il y a une demande, de sa propre expérience. Écouter de la sorte demande au médiateur d’être parfaitement centré en lui-même et en même temps capable d’offrir aux autres ce qui leur convient … on revient à notre constat d’attention à l’autre dans l’amour (agapê) et le respect.

Effet de l’écoute en médiation
Lorsque le dialogue est rompu ou rendu difficile par certaines circonstances de vie, le tiers médiateur va permettre, par son égale attention à chacun, sa propre reformulation de ce qui est exprimé, que chaque personne en présence puisse entendre à nouveau la parole de l’autre. L’effet de l’appropriation respectueuse par un tiers de notre propre parole est gratifiant, il rend nos propres mots audibles à nous-mêmes, il nous permet de préciser notre pensée.
Le Médiateur devient porte-voix afin que le verbe circule à nouveau. Chacun à son tour, les antagonistes peuvent s’entendre et entendre l’autre. Ils peuvent petit à petit (re)devenir protagonistes de leur dialogue. La médiation a porté fruit, le tiers présent peut se faire léger et devenir facilitateur de parole, rectificateur de l’incompréhension, du malentendu qui peut resurgir à tout moment ; on ne guérit pas toujours très vite d’avoir été emmuré dans le silence ou l’incompréhension.
L’écoute tierce du médiateur se fait gardienne de la confiance qui peut réapparaître ou à tout le moins en faciliter la réapparition. Elle donne foi à chaque pas vers cette ré-appropriation par chacun(e) des parties en présence. A l’instar des facteurs de réussite thérapeutique de la psychanalyse décrits par E.Fromm9, on peut parler de réussite en médiation si trois signes essentiels sont obtenus:
L’accroissement de la liberté de choix, celui de l’énergie psychique délivrée des entraves du conflit et la libération de l’aspiration à la guérison de la situation et des blessures personnelles.
Constater et apprécier ces éléments est un cadeau pour le médiateur.

A l’issue d’un processus de médiation (fin naturelle ou interruption), le médiateur s’efface complètement, les parties se séparent ou reprennent un chemin commun en toute autonomie. L’espace d’écoute ritualisé par le processus suivi, comme un cercle magique, s’est ouvert une fois la « cérémonie » terminée ! Ses effets ne nous appartiennent pas ! Quelle humilité nous devons avoir !
Nous avons été intermédiaires d’une parole qui ne pouvait plus se dire, nous n’avons pas la maîtrise ni la propriété de cette parole et nous la rendons à ceux qui la portent à l’instar de l’accoucheur qui remet l’enfant à ses parents.
Peut-on encore parler d’attachement à l’ego ? Attachons-nous plutôt à perfectionner notre instrument de travail: nous-mêmes.

Pour aller plus loin dans la pratique de l’écoute

Obstacles à l’écoute
De nombreux éléments sont susceptibles d’affecter notre qualité d’écoute.
Ainsi, est-il difficile d’écouter quelqu’un en raison de facteurs personnels. Si l’on est trop préoccupé par ses problèmes personnels, impatient, distrait ou encore ennuyé par le sujet ou si l’on ressent un malaise physique, comme la faim ou la fatigue, et par dessus le marché, si l’on a des préjugés ou de l’antipathie pour celui qui parle comment accéder à cet état de fluidité de l’écoute qui nous est demandé ?
Notre écoute peut également être altérée par l’environnement (la chaleur, le bruit ambiant ou l’inconfort, par exemple) ou encore par la façon dont l’autre s’adresse à nous: s’il est confus, trop long dans son discours, s’il donne trop d’informations à la fois, si sa voix est monotone, sans expression…et s’il parle peu , voire s’il reste silencieux !
En dépit de tous ces obstacles, y a-t-il moyen d’améliorer notre façon d’écouter ?

Comment cultiver "l’art d’écouter" ?
Quelle que soit la personne qui s’adresse à nous, l’écouter réclame de se mobiliser, de s’investir de façon dynamique, d’être vraiment là pour celui qui parle. Dans cet espace créé par la volonté des écoutés et de l’écoutant, il faut non seulement qu’il y ait « quelqu’un » dans ce rôle de l’écoutant, et que ce « quelqu’un » puisse laisser de côté ses préoccupations, ses certitudes, ses idées toutes faites, ses craintes, voire ses tabous ou ses griefs si besoin est. L’écoute est à la fois acte et présence. Acte, parce qu’il y faut une intention, celle justement d’entendre et de comprendre ce que l’autre a à nous dire. Présence10, parce que nous nous rendons disponible à l’autre en étant cependant totalement centré et solide dans nos intentions, ici, dans cet espace et maintenant dans le temps. Pour résumer: ouverture sans vulnérabilité, proximité sans fusion, sensibilité sans affectivité11 sont trois attitudes posées comme des actes permettant la Présence à soi-même et aux autres.

Apprendre à ne pas savoir à la place de l’autre, et même parfois à ne pas savoir du tout, est de la première importance pour progresser vraiment dans ce domaine de découvertes infinies. Quel message paradoxal ! Apprendre sans cesse au contact et à l’écoute de l’autre, être enrichi de ce dialogue et en même tant ne pas se servir de ce savoir nouveau pour une autre personne… cela ne s’appelle t il pas de la discrétion ?
L’art d’écouter et la capacité d’être discret sont indissolublement liés, ce que nos ancêtres ont résumé par ces mots:

"Si les hommes sont nés avec deux yeux, deux oreilles et une seule langue, c’est qu’ils doivent regarder et écouter deux fois plus qu’ils ne doivent parler » ! simple et vrai !

Devenir un réceptacle acceptable

Comment être ouvert et sans jugement ? immense question aux multiples réponses. Chacun(e) selon sa culture, son cheminement de vie devrait pouvoir s’offrir la possibilité de travailler sur soi, a minima d’apprendre à se connaître à se gérer soi-même (12), de nettoyer les éléments personnels qui pourraient parasiter un vrai dialogue. Installer (en permanence ?) un silence intérieur en soi. Un tel silence (13) lieu de la conscience profonde se teinte de sens et nous permet de fonder notre écoute en « ayant laissé notre mental dans le royaume qui lui est propre » (14). Ce silence en soi permet aussi à la créativité de s’enraciner et de croître et à l’intuition de se manifester. Quelle que soit la spiritualité à laquelle on se rattache, toutes les « religions » de cette terre invitent aux retrouvailles avec soi-même et à une reliance avec le « grand mystère » (15) si vous êtes de culture amérindienne ou « Dieu » si vous êtes de culture monothéiste. « Faire zazen »16 assis sur un coussin bien ferme comme un zafu, à l’instar des maîtres asiatiques du Zen est une voie qui a permis à de nombreux chrétiens de se réconcilier avec leur propre foi et à des athées de se connecter à une spiritualité laïque.

La science aujourd’hui démontre que notre cerveau est biologiquement constitué pour expérimenter des états de transcendance. Ainsi chaque être humain possède en lui un chemin neurobiologique (17) vers la sérénité intérieure. Les chercheurs ont découvert que les états de contemplation (méditation/concentration silencieuse) reposent sur un changement de l’activité du cerveau qui abolit la sensation de séparation entre soi et l’univers.

Une voie est librement disponible à chacun, animiste, croyant, scientiste ou athée ; à nous de décider d’en choisir une et d’y cheminer car on n’y coupe pas si l’on veut entendre vraiment autrui.

« Si tu prêtes l’oreille, même les pierres parleront » (18)

Devenir un interlocuteur aimant

Aimant (participe présent) ou aimant (nom propre) ? parle-t-on d’amour et/ou de magnétisme ? Lorsque nous rayonnons d’amour inconditionnel pour et pour les autres nous les attirons quasiment magnétiquement et ils se confient alors volontiers en confiance. Cependant chacun peut vivre dans l’intégrité de son espace propre car notre ouverture du cœur n’est en rien fusionnelle. En aimant, nous savons bousculer certains s’il le faut car nous donnons autrement en ne complétant ni ne conseillant jamais, en ne mâchant pas à l’avance le travail mais en mettant devant de nouvelles expériences, (19) en donnant faim de nouveauté.

Cet état parfois spontané pour certains êtres, peut se développer chez chacun(e) pour peu qu’il (elle) en ait le souhait et la volonté. L’amour (agapé) est affaire de volonté et de pratique.

Une voie (20) possible de pratique est ouverte si à tout instant on reste attentif à parler avec intégrité en n’utilisant notre parole ni contre nous-même ni contre les autres. Il en est de même si l’on comprend que ce que les autres pensent ne fait pas partie de notre réalité et que nous ne nous attachons jamais à nos suppositions mais que nous posons les questions pour vérifier nos hypothèses et par dessus tout si nous faisons de notre mieux chaque jour. Simple ? oui ! Encore faut il prêter attention à nos propres progrès ou éventuels reculs. « Toujours sur le métier, remettre l’ouvrage », expression de tisserand (21) qui passe les fils de chaîne dans les lisses des cadres pour commencer un nouveau tissu, afin de faire chatoyer de nouvelles matières et couleurs fort de l’expérience du précédent ouvrage. Et cela prend du temps de monter une chaîne de tissage, base de la trame qui sera tissée de l’objet de nos rencontres. A nos navettes donc !

Citations et références

- 1 cf évangile de Jean dans le Nouveau Testament
- 2 concept développé par D. Goleman
- 3 http://fr.wikipedia.org/wiki/Syndrome_de_Stockholm
- 4 P.Y Boily, Psy, thérapeutes et autres sorciers, p 18, 1998, vlb Editeur (Québec)
- 5 Marte Marandola, Geneviève Lefebvre l’intimité, 2004 JC Lattès
- 6 voir bibliographie annexée
- 7 M.L. Pierson, l’intelligence relationnelle, chap. 5, 1999, Ed d’Organisation
- 8 Ph. Kaeppelin, l‘Ecoute, p.37, 2ème édition Ed ESF
- 9 E. Fromm, l’art d’écouter p 103, 2000, Desclée de Brouwer
- 10 M. Séjournant article « La vague de Vie » http://www.cercledevie.com/articlelavaguedevie.html
- 11 T. Tournebise http://www.maieusthesie.com/nouveautes/article/empathie.htm
- 12 D. Goleman, l’intelligence émotionnelle, j’ai lu
- 13 M. de Smedt, Eloge du silence, 1989, Albin Michel
- 14 G. Mallasz, Dialogues avec l’Ange entretien 27 avec Gitta, 1990, Aubier
- 15 A.Pozin, Etre Humain, introduction à la Roue de la Connaissance, p74, 1994 Ed. les 2 Océans
- 16 méthode de méditation
- 17 A. Newberg, E.d’Aquili, Pourquoi « Dieu » ne disparaîtra pas. Quand la science explique la religion, 2003 Ed. Sully
- 18 G. Mallasz, Dialogues avec l’Ange entretien 31 avec Lili, 1990, Aubier
- 19 idem
- 20 Don Miguel Ruiz, les 4 accords Toltèques 1997, Ed Jouvence
- 21 http://www.cvmt.com/apprentissage/4cadres/fiches.htm

Sites cités :
- Search for common ground https://www.sfcg.org/
- Community Relations counsil (Irlande du Nord) https://ourpeaceourstories.com/#home

Remerciements

Je tiens à remercier toutes les personnes qui ont contribué à ma formation et mon développement personnel et m’ont aidée à écouter mieux, à comprendre mes propres écueils. Parmi eux figurent des personnes qui resteront ici anonymes croisées dans un train, une chambre d’un service de soins palliatifs, au hasard des rencontres fortuites et lors de séances d’accompagnement. Celles et ceux que j’ai rencontrés durant des médiations et qui m’ont tant appris sur moi-même ! Je citerai aussi les enseignants de l’Institut de Formation à la Médiation présents en 1988-90, Thomas Fiutak, médiateur américain qui, par ses apports en 1992, m’a permis de passer du simple savoir à la conscience, et au début d’une intégration, de ce qu’est réellement la médiation et surtout le comportement de médiateur. Je suis reconnaissante à tous les participants de mes ateliers pendant un dizaine d’années depuis 1998 , pour les échanges parfois de fou-rire, parfois de réflexions hautement philosophiques et pour leurs évaluations qui m’ont permis d’évoluer encore !

Je rends hommage à toutes celles et ceux qui ont œuvrer pour la paix alors que leur territoire était l’objet de violences (Community Relations Council en Irlande du Nord depuis 1990 à ce jour) ou que leur proposition d’intervention a permis de réconcilier des opposants belligérants (Search for a common ground). D’autres initiatives mériteraient d’être citées dont la médiation par les pairs issue des travaux de l’Université de Paix de Namur.

Je souhaite faire figurer ici mes enseignants en PNL et Ecothérapie® dont j’ai apprécié l’implication et la capacité à renvoyer chacun à son autonomie et sa responsabilité d’être.

et tous les jours je rends grâce pour les rencontres que la vie m’a offert et m’offrira encore