Authorship:
Adeline Schwab, ré-édition revue 2024, extrait d’un support de formation début des années 2000
Corps territorial
Ce dialogue a relevé qu’il existait différentes manières de concevoir un territoire, découlant sur des façons singulières d’entretenir une relation avec celui-ci. Les Kogis ont une approche empathique et sensible du territoire et du vivant (Julien, 2024). Pour eux, un territoire fonctionne comme un corps humain. Des déséquilibres à un endroit auront des répercussions ailleurs : tout est interrelié. Cette analogie entre corps humain et territoire illustre également le fait que les Kogis perçoivent la Terre comme un organisme vivant, une entité toujours considérée comme un sujet avec ses dynamiques visibles et invisibles, et non comme un objet que l’on pourrait exploiter (Laurant et al., 2024). Pour eux, la santé d’un territoire est le reflet de la santé des humains. Lorsque la délégation kogi a étudié le glacier du Rhône à l’occasion du diagnostic croisé, l’un des gouverneur kogi a comparé le glacier à un cerveau. Il expliquait que les rivières pouvaient s’apparenter à des veines qui partaient de ce cerveau. Le gouverneur a également expliqué combien aux yeux des Kogis, il était important de ne pas abîmer ce glacier en marchant dessus ou en y mettant du plastique (Julien, 2024). En effet, il ne faudrait pas faire subir ces sévices à un cerveau, sous peine de risquer d’altérer son bon fonctionnement. La notion de corps territorial fût énoncée à plusieurs reprises lors du diagnostic (Laurant et al., 2024), soulevant de profondes questions sur la manière dont nous, Occidentaux, entrons en relation avec un territoire et la manière dont nous l’utilisons. En effet, dans nos sociétés modernes, le territoire a tendance à être considéré comme une ressource, ce qui peut engendrer un rapport à tendance utilitariste.
Une cosmovision différente
De plus, l’étude a mis en lumière les cosmovisions différentes qui régissent le monde des Kogis et le nôtre. Dans nos sociétés modernes, on constate une séparation entre les humains et le vivant. Cette ontologie qui consiste à séparer la société et la nature, thématisée « naturalisme » par Philippe Descola, a permis aux modernes de mettre à distance le vivant ainsi que de le considérer comme un objet d’investigation que l’on peut contrôler et percevoir comme une ressource (Descola & Pignocchi, 2022). Le vivant tend alors à être perçu comme une réalité qui est extérieure aux humains, facilitant l’exploitation destructrice des ressources naturelles. Chez les Kogis, il n’y a pas de séparation entre humains et nature. Dans leur langue, il n’existe pas de mot qui traduirait le concept de nature (Laurant et al., 2024). Pour eux, tout ce qui les entoure fait partie de la nature. De plus, ils considèrent que les différents règnes (animal, végétal, minéral, humains) se partagent le territoire dans un rapport d’égalité (Laurant et al., 2024). Si les Kogis décident de prendre quelque chose à un règne, ils lui donneront autre chose en retour (offrande, rituel) afin de maintenir l’équilibre et d’éviter de créer d’éventuelles perturbations (maladies, gisement de terrain, etc.). Étant donné ces différences, les Kogis étaient surpris de la manière dont nous exploitions nos territoires et provoquions des déséquilibres. Ces différentes ontologies se sont manifestées lors du diagnostic, soulevant de profonds questionnements et chamboulant notre rapport utilitariste vis-à-vis des ressources naturelles. Ainsi, Kogis et modernes ont deux praxis du monde différentes. L’une étant plutôt basée sur l’expérience et le sensible, l’autre étant davantage rationnelle et analytique (Julien, 2024). Le médecin psychiatre suisse Carl Gustav Jung disait : « Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est, mais tel que nous sommes » (Julien, 2024, p.28). Comme l’a illustré ce diagnostic croisé, sociétés traditionnelle et moderne ont façonné leur monde et leurs connaissances à leur manière. A l’heure où les dérèglements climatiques nous poussent à élaborer des pistes pour assurer la pérennité des humains et des non-humains, il est intéressant de réfléchir aux narratifs dans lesquels nous vivons. Ce projet nous permet peut-être d’entrevoir que notre narratif est contingent. Plusieurs récits semblent exister et une réalité peut être comprise par différents biais.
Recommandations
Le diagnostic a permis de remarquer que malgré leurs savoirs différents, plusieurs constats des Kogis et des scientifiques convergeaient. Des recommandations pratiques ont également pu être élaborées. Par exemple, que les sites essentiels au bon fonctionnement d’un territoire soient protégés de toute détérioration, présupposant qu’ils soient rendus inaccessibles (Laurant et al., 2024). Les territoires protégés tels que les parcs et les réserves sont, d’après les Kogis, complètement insuffisants et engendreraient souvent une augmentation de la fréquentation touristique et perturberait le territoire (Laurant et al. 2024). Il s’agirait ainsi de laisser vivre des parties du Rhône à l’état sauvage, sans que les humains n’en retirent forcément un avantage. Ainsi, cette recommandation se situe en rupture avec un rapport utilitariste au vivant. Une autre recommandation qui a été retenue serait d’encourager les jeunes générations à tisser un lien avec le vivant, notamment en leur permettant d’expérimenter un maximum à l’extérieur. En outre, les scientifiques se sont enrichis de la pensée kogi et de leur manière de percevoir un territoire. Ces échanges ont permis à plusieurs scientifiques invités d’entrevoir dans leurs domaines respectifs des pistes pour régénérer la relation entre humains et nature (Morand, 2023). De plus, les Kogis nous invitent à nous relier la mémoire vivante de nos origines : nous reconnecter à l’histoire de nos territoires, nous rappeler que même si nous avons gagné en confort en nous « développant », nous restons des vivants parmi les vivants (Laurant et al., 2024). Ils nous proposent de nous demander si nos lois économiques sont des lois universelles qui assureraient la pérennité des humains et des non-humains.
Conclusion
Plus généralement, ce dialogue nous invite à changer le regard que nous portons sur le vivant, à ne plus le voir seulement comme un objet, mais aussi comme un sujet (Julien, 2024). Dans nos sociétés modernes, notre narratif semble prétendre qu’il est acceptable d’exploiter la terre pour subvenir à nos désirs. Néanmoins, à l’aune de bouleversements écologiques et sociaux, ce narratif pourrait rendre la Terre inhabitable. Actuellement, le discours dominant concernant la gestion de ces problématiques globales est axé sur le développement de solutions technologiques par le biais de la croissance verte (Barrau, 2023). Cette proposition offre des innovations intéressantes, mais n’estime pas nécessairement qu’un bouleversement dans nos modes de vies et nos représentations devrait s’opérer. Si l’on estime que cet élément s’avère crucial pour surmonter les problématiques globales, dialoguer avec un peuple autochtone comme les Kogis semble utile. En effet, de par leur ontologie différente de la nôtre, les Kogis nous permettent de nous poser des questions essentielles et d’inventer des voies pour renouer notre alliance avec le vivant. Il ne s’agirait pas de vivre comme les Kogis, mais plutôt de réconcilier l’ancien et le moderne, la science et les connaissances ancestrales afin de définir un avenir plus désirable (Julien, 2024).
Bibliographie
Barrau A. (2023). L’Hypothèse K. – La science face à la catastrophe écologique, Paris, Editions Grasset, Collection Espaces Verts.
Descola P., Pignocchi A. (2022). Ethnographies des mondes à venir, Paris, Editions Seuil, Collection Anthropocène.
Julien, E. (2024). Premier bilan du diagnostic croisé réalisé sur le Rhône et ses territoires, Dans [Tchendukua Ici & Ailleurs – Lettre d’information n°29], sous la direction de [Eric Julien], p.16-29.
Laurant C., Mulhauser G., Julien, E. (2024). Premières réflexions post diagnostic – Tchendukua Suisse. https://tchendukua.ch/premieres-reflexions-post-diagnostic/.
Morand G. (2023). Revue de Presse Shikwakala & Résumé 2019-2023 – [Document PDF], https://www.rezonance.ch/wp-content/uploads/2023/11/Revue-de-presse Shikuakala-2019-2023-VF-2.pdf.
